Lire autrement : un Français passionné de romans chinois en ligne
Séduit par la littérature numérique chinoise, il traduit ses œuvres préférées et tourne des documentaires avec leurs auteurs.
Quand Charles-Emmanuel Dewees, un Français de 46 ans originaire de Marseille, parle de romans chinois en ligne comme Coiling Dragon, Lord of Mysteries ou The Unruly Immortals, il manie les expressions et le vocabulaire qui y sont employés avec une telle aisance que même un Chinois pourrait se demander s’il ne s’agit pas de sa langue maternelle.
L’intérêt de Dewees pour la culture chinoise a d’abord été éveillé par les films du réalisateur Zhang Yimou, qu’il a découverts au cinéma, puis s’est étendu à la prononciation de la langue et à la calligraphie. C’est en 2008, dans une rue du nord de Marseille, qu’il rencontre Nicolas Hu, étudiant originaire de Hangzhou, dans la province du Zhejiang. Aussitôt, le courant passe : Dewees lui parle en chinois, comme à un vieil ami.
Hu l’invite ensuite à préparer des jiaozi, les raviolis traditionnels, lors de fêtes avec d’autres étudiants chinois. Peu à peu, leurs échanges s’intensifient. Hu lui envoie des extraits traduits du roman Coiling Dragon. L’histoire du héros Lin Lei, de son anneau mystérieux et des rivalités au sein de sa famille suscite chez Dewees une véritable curiosité pour la fiction chinoise en ligne.
Bien que les personnages et les décors y soient d’inspiration occidentale, l’œuvre possède un noyau profondément oriental, mêlant taoïsme, circulation du qi (« énergie vitale ») et progression spirituelle – autant d’éléments que Dewees trouve fascinants.
Dewees a confié qu’il avait fini par trouver ce roman très profond, car il reflétait le parcours de croissance de tout être humain : on progressait, on franchissait des seuils et on atteignait un nouveau niveau de compréhension du monde. Il a ajouté que ce roman parlait aussi de famille, de responsabilités, d’amitié et d’amour – des valeurs essentielles.
Lorsqu’il remarque certaines maladresses dans la traduction de Hu, Dewees décide de l’aider à la réviser, puis publie la version corrigée sur un blog qui attire rapidement d’autres lecteurs enthousiasmés, louant le caractère captivant du récit.
En 2017, les deux amis fondent la communauté en ligne Chireads dans le but de servir de passerelle entre les lecteurs francophones et les auteurs chinois de littérature en ligne. Aujourd’hui, Chireads est le plus grand réseau en ligne du monde francophone dévolu à la littérature chinoise, il compte environ 1 000 traducteurs bénévoles et attire mensuellement près de 300 000 lecteurs. La plupart sont à peine majeurs et vivent en France, en Belgique, au Luxembourg, au Maroc ou au Canada. Toutes les traductions sont réalisées et mises en ligne gratuitement.
Environ 100 romans chinois y sont actuellement publiés en série et actualisés régulièrement, les genres wuxia (« arts martiaux ») et xuanhuan (« fantasy mythologique ») étant particulièrement appréciés des lecteurs francophones. Interrogé sur la difficulté que pourraient représenter les éléments culturels orientaux pour les lecteurs français, Dewees répond que « ce sont justement eux qui donnent toute sa beauté à cette littérature ».
En 2023, l’Association des écrivains de Chine découvre les vidéos publiées par Dewees sur Bilibili et l’a invité à réaliser un documentaire sur la littérature en ligne du point de vue de l’Occident. « Nous souhaitions mettre en lumière certains auteurs majeurs dont les œuvres intègrent l’histoire, la culture et la pensée chinoises », explique He Hong, directeur du département de la littérature en ligne de l’association. En août 2024, Dewees s’envole pour la Chine, où il doit présenter le documentaire intitulé China Internet Literature. Il y rencontre 11 écrivains dans différentes villes : Pékin, Ningbo (Zhejiang), Luoyang (Henan), Suzhou (Jiangsu), Hangzhou (Zhejiang) et Qingdao (Shandong), et invite le public à découvrir les coulisses de leurs œuvres coups de cœur tout en transmettant aux auteurs la vision des lecteurs francophones. La deuxième saison du documentaire vient d’être mise en ligne sur Bilibili, YouTube et TikTok. Il a avancé que la fiction était un pont qui unissait les gens par le langage. Il a également dit que présenter ce documentaire lui avait donné un profond sentiment d’accomplissement. Il a ajouté qu’il ne faisait pas que traduire : il était un trait d’union, capable de faire découvrir les romans chinois en ligne – et parfois leurs adaptations animées – à un nouveau public.






















