Les androïdes rêvent-ils de tâches ménagères ?
En Chine, des centres de formation pour robots humanoïdes les préparent à entrer dans nos foyers.
Dans un immeuble de bureaux du district de Shijingshan, à Pékin, une « école » pas comme les autres est en pleine effervescence : près de 200 formateurs humains y encadrent une centaine d’élèves d’un genre nouveau : ce sont des robots humanoïdes.
Casque sur les oreilles, les instructeurs actionnent des leviers de commande et bougent lentement pour mieux servir de modèle à leurs élèves, qui reproduisent leurs mouvements avec précision. Les robots de 1,66 mètre de haut s’exercent à effectuer des gestes quotidiens : prendre un flacon de médicament dans une armoire, transporter des produits en usine, trier des colis sur un tapis roulant ou encore feuilleter des dossiers de bureau.
Ce lieu est le plus grand centre chinois de formation par la donnée destiné aux robots humanoïdes. Il a été cofondé par le gouvernement local de Shijingshan et la société Lejoin Intelligence (Shenzhen) Co., également connue sous le nom de Leju Robotics. Wang Qiang, le directeur technique du centre de formation incarnée de Leju Robotics, explique que les équipes ont conçu 16 scénarios réalistes différents, de la fabrication industrielle aux maisons intelligentes en passant par les services de soins aux personnes âgées et l’intégration 5G.
Parfois, les formateurs modifient la luminosité, placent des obstacles devant une tasse ou en changent le contenu pour mieux entraîner les robots à gérer toutes sortes de situations. De temps à autre, une main mécanique dérape et fait tomber un objet. Ces erreurs, précise Wang, sont cruciales : « Les robots doivent apprendre non seulement ce qui est juste, mais aussi ce qui ne l’est pas. »
Vers un futur fascinant
Lors du Gala télévisé du Nouvel An chinois en février dernier, un groupe de robots humanoïdes a enchaîné des saltos arrière avec une précision impressionnante, se confrontant à des danseurs humains sans la moindre hésitation. Cette démonstration spectaculaire entraîne une question pratique : quand sera-t-il possible d’en acheter un pour servir d’aide-ménagère ?
Les scientifiques soulignent que l’écart entre des robots aux performances scéniques impeccables et un véritable assistant domestique reste considérable. « Des répétitions multiples permettent d’obtenir une exécution parfaite… mais une seule fois, explique Yan Weixin, scientifique en chef à l’Institut de recherche en intelligence artificielle de Shanghai. Reproduire ces prouesses dans des usines ou des foyers, où l’imprévu survient sans cesse, relève d’un tout autre défi. »
L’intelligence incarnée
Le principal frein au développement des androïdes ne réside pas dans leur corps, mais bien dans leur cerveau. C’est pourquoi, soulignent les experts, les centres de données jouent un rôle essentiel dans leur évolution. Leur objectif s’appelle « intelligence incarnée », une forme d’IA qui ne se limite plus aux chatbots, mais s’incarne dans des systèmes capables de percevoir, d’agir et de décider dans le monde réel.
« L’intelligence incarnée est une industrie émergente où l’IA et la robotique sont intimement mêlées. Les modèles d’IA jouent le rôle du cerveau, chargé de penser, tandis que les robots représentent le corps, chargé de bouger et d’agir », explique Leng Xiaokun, fondateur et président de Leju Robotics.
Cette technologie en est encore à la phase d’exploration, plusieurs approches sont à l’essai. Cependant, un consensus se dessine : la qualité et la richesse des données détermineront si les robots peuvent sortir du laboratoire pour entrer dans la vie réelle, a ajouté M. Leng.
Le test du monde réel
Les premiers robots formés au centre de Shijingshan ont « obtenu leur diplôme » et ont commencé à travailler en usine. En effet, l’entreprise a remporté le premier projet de robots humanoïdes, lancé par FAW Hongqi, attribué par appel d’offres public dans l’industrie automobile. Pour l’instant, ces robots ne peuvent pas encore effectuer de tâches de haute précision, comme le serrage de vis micrométriques, réservé aux techniciens expérimentés. En revanche, ils excellent dans la réalisation de travaux lourds, répétitifs et standardisés, par exemple : déplacer de gros cartons, de couleurs et poids divers, ou trier des pièces aux formes variées.
Selon Wang, une industrialisation à grande échelle devrait commencer d’ici deux ans. La principale utilisation des robots concernera la prise en charge des tâches pénibles, monotones ou potentiellement dangereuses.
Reste qu’un foyer domestique n’a rien d’un environnement contrôlé. C’est un espace de vie, où évoluent parents âgés, jeunes enfants, animaux éventuellement, donc mouvant et rempli d’imprévus. Pour Chang Ning, responsable de l’équipe du moteur de simulation en intelligence incarnée chez Feijie Kesi Intelligent Technology (Shanghai), les robots spécialisés ne devraient apparaître que d’ici un ou deux ans dans les usines, les hôpitaux et certains lieux publics, comme les hôtels. Là, ils seront reliés à de grands modèles linguistiques, capables de dialoguer naturellement avec les clients et de faciliter les entrées et sorties. Quid d’un robot majordome à domicile ? « Difficile à prévoir, reconnaît-il, mais peut-être d’ici dix à vingt ans. »






















